Depuis mon train retour du Festival d’Avignon, je prends le temps d’écrire cette note pour vous parler d’un enjeu trop souvent oublié, mais qui est un sujet politique majeur du moment : la culture.
Pour commencer, je tenais à vous partager quelques mots du metteur en scène Kheireddine Lardjam : “Nous devons porter un projet de reconquête culturelle. Un projet fondé sur une idée simple : l’émancipation humaine doit redevenir l’objectif central de la politique culturelle.” Je fais mienne cette ambition, qu’il développe dans sa tribune “Le monde de la culture doit redevenir une force avec laquelle il faut compter”, parue dans L’Humanité le mois dernier. Il y développe, d’une part, la nécessité de faire face résolument aux contre-offensives réactionnaires qui s’attaquent au monde de la culture, et d’autre part l’urgence de proposer un horizon d’espoir pour demain.
Avec la France insoumise, nous tentons de mener de front ces batailles. Pour ce qui est de résister, il y a fort à faire au quotidien au Parlement et en dehors. Grâce au travail de ma collègue Sarah Legrain, nous avons pu recevoir à l’Assemblée nationale de nombreux travailleuses et travailleurs de l’art mobilisés ces dernières semaines face aux attaques de l’extrême-droite en général, et du groupe Bolloré en particulier. Les acteurs Swann Arlaud et Anna Mouglalis, ainsi que de nombreux autres membres du collectif Zapper Bolloré nous ont fait l’honneur d’accepter de nous rencontrer début juin. Quelques jours plus tard, ce sont les auteurs mobilisés contre la reprise en main idéologique de la maison d’édition Grasset qui ont échangé avec nous, comme Virginie Despentes, Laurent Binet et Vanessa Springora.
Lors de nos discussions, nous avons naturellement présenté notre projet d’une grande loi anticoncentration dans les médias et la culture. C’est un enjeu que nous portons de longue date, en rappelant depuis de nombreuses années la mainmise de quelques milliardaires sur le monde des médias. La transformation de Canal, Fayard, Hachette, le JDD et tant d’autres en armes de guerre idéologique nous donne raison. La proposition d’une loi anticoncentration permet d’ouvrir un horizon : il ne s’agit pas de demander un retour en arrière, mais de créer les possibilités d’un foisonnement d’initiatives, dans lequel la liberté de création serait garantie. Elle nécessite évidemment un fort soutien public. Cette idée s’incarne par exemple dans notre proposition de lancer un grand plan pour le développement du cinéma français, sa diversité et son indépendance. Elle se décline évidemment dans tous les domaines des arts et de la culture. Le groupe thématique de la France insoumise dédié à ces enjeux, et coordonné par Martin Mendiharat et Mathilde Louvain, travaille actuellement à l’actualisation de nos mesures en ce sens, en lien étroit avec les organisations du secteur.
À Avignon, j’ai rencontré un monde de la culture inquiet, mais déterminé. Avec Jean-Luc Mélenchon et mes collègues Sarah Legrain et Raphaël Arnault, nous avons notamment échangé avec Tiago Rodrigues, directeur du Festival. Nous partageons avec lui le constat du problème posé par la baisse des moyens de production et ses conséquences sur la liberté de création. Il nous explique que le festival doit compenser la baisse des moyens de production des compagnies qui s’y produisent.
Je tiens aussi à saluer l’engagement du directeur du festival contre l’extrême droite. C’est une prise de position courageuse et risquée. Elle s’inscrit dans l’histoire du festival qu’il dirige : son fondateur Jean Vilar était un compagnon de route du Parti communiste. Il était partisan d’un théâtre populaire alliant accessibilité financière et interprètes et œuvres de haut niveau. Un esprit incompatible avec la volonté de l’extrême droite de privatiser et asphyxier la culture.
Nous nous sommes aussi rendus ce jeudi après-midi à un rassemblement organisé par la CGT Spectacle, après un échange avec le syndicat le matin même. Après une assemblée générale la veille, leur mot d’ordre était “Nous voulons vivre de nos métiers”. Leur revendication est simple : moratoire sur les coupes budgétaires. Tous font le constat du danger qu’elles font peser sur la survie même de nombreuses activités, voire de la création en tant que telle. Pour eux, comme pour tous les interlocuteurs que nous avons rencontrés, le monde de la culture vit un immense plan social qui ne dit pas son nom. C’est le cas pour le théâtre, mais aussi dans tous les domaines de la culture. En échangeant avec l’équipe de l’émission radio Making Waves, nous avons ainsi été alertés sur la situation des radios associatives locales. Elles dépendent financièrement très largement du fonds de soutien à l’expression radiophonique locale (FSER). Chaque année, les gouvernements macronistes successifs ont tenté de le raboter, et ont dû renoncer. Nous y serons à nouveau attentifs lors des débats sur le budget 2027.
Les derniers gouvernements n’ont eu de cesse de considérer la culture comme superflue et trop coûteuse. Pourtant, les pièces que j’ai pu voir à Avignon sont d’un intérêt social et politique majeur. “Nous ou le paradoxe du hérisson” propose une réflexion stimulante sur la famille ; “Noces de Cristal” met en lumière le danger posé à notre société par les ultra-riches ; tandis que “Doléances” fait entendre les écrits des Gilets jaunes, enfermés depuis lors dans les archives. D’ailleurs, les gens ne s’y trompent pas : à l’ère de l’IA et des écrans, la fréquentation des théâtres augmente, avec une hausse de plus de 1 million de spectateurs sur un an, selon le dernier baromètre Médiamétrie.
Si la culture est attaquée dans son ensemble dans la période actuelle, les institutions portées par celles et ceux que l’extrême droite détestent sont particulièrement visées. Les lieux LGBT en sont un exemple particulièrement marquant : ils doivent avoir tout notre soutien. Avec les députés insoumis de Paris, nous nous sommes mobilisés pour aider le cabaret La Bouche dans sa volonté de développer un lieu pérenne dédié à l’art drag à Paris. J’ai également interpellé le gouvernement sur la situation des librairies indépendantes et, en particulier, sur la menace qui pèse sur Les Mots à la Bouche, plus ancienne librairie LGBTQIA+ de France encore en activité, fondée en 1980. J’attends encore sa réponse.
La présence d’activités et de lieux partout sur le territoire national doit également être préservée et encouragée. Le Val-de-Marne, où je vis et suis élue, a la chance de bénéficier d’un tissu très fort, hérité notamment de politiques départementales et municipales ambitieuses au cours du XXe siècle. Malheureusement, ces acquis impliquent un combat quotidien pour perdurer. Je pense notamment au festival international du film de femmes de Créteil. Sa 48e édition a dû être reportée, faute de moyens. Le département, désormais dirigé par la droite, lui a supprimé sa subvention de 100 000 euros. C’est un drame terrible. Mais le Val-de-Marne accueille aussi de nombreuses structures d’avenir. J’ai pu récemment visiter l’école Méliès, à Orly, à la pointe en matière de formation aux professions de l’animation, du cinéma, et des effets spéciaux. Ce genre de structure d’avenir doit savoir qu’il peut compter sur tout notre soutien.
Les établissements d’enseignement dans leur ensemble ont un rôle à jouer au service du développement de la culture. Notre programme évoque ainsi l’importance de l’éducation artistique et culturelle, nous avons pu en parler avec Tiago Rodrigues. “La citoyenneté sans culture est incomplète”, ai-je retenu de nos échanges.
“L’heure est venue non seulement de résister, mais de reconquérir”, conclut Kheireddine Lardjam dans L’Humanité. La France insoumise s’y emploiera.