Cazeneuve : l’ancien monde est de retour

Ce vendredi, l’ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve a publié un long texte sur les réseaux. Il a été présenté aux médias comme une « Lettre aux Français ». Le procédé est sans originalité après celles de François Mitterrand, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Quoique pour ma part je n’ai jamais reçu une lettre de 86 pages et que je ne souhaite pas en recevoir de telle. La publication par ses soins d’un résumé généré par IA pour l’accompagner est la principale innovation. Mais sans doute les journalistes pressés ont-ils eux-mêmes une IA. Pour ma part, selon ma pratique des programmes comparés, j’ai pris le temps de la lire en entier. On y retrouve les nombreux poncifs de la caste au pouvoir ces dernières décennies. Et une conclusion s’impose : Bernard Cazeneuve ne s’inscrit pas dans l’espace politique de la gauche, mais dans un bloc central d’ores et déjà saturé de candidats, de Raphaël Glucksmann à Gabriel Attal. Rien d’étonnant à ce que la presse fasse état ce lundi de la création d’un club informel appelé « Confluences », réunissant « d’anciens conseillers ministériels de l’époque de François Hollande », prêts à soutenir « Bernard Cazeneuve, Raphaël Glucksmann ou Gabriel Attal ».

Cazeneuve, ancien Premier ministre de François Hollande et ministre de l’Intérieur de Manuel Valls a pour sa part trouvé avec ses 86 pages un moyen de profiter de l’ennui qu’elles provoquent : il lui permet d’être très précis sur certains sujets et complètement flou sur d’autres, sans que cela apparaisse à première vue dans le flot d’eau tiède. Mais une lecture attentive permet de déceler assez rapidement des choix politiques dont on comprend qu’il ne veuille pas les surligner.

Le paragraphe sur les retraites est le plus frappant. Il s’inscrit dans la continuation directe du macronisme. « Plutôt que de reculer encore l’âge légal au prix d’un débat sans issue, il faut reprendre, sur des bases nouvelles et négociées, la trajectoire d’allongement engagée en 2014 », écrit Bernard Cazeneuve. C’est une véritable déclaration de guerre sociale noyée dans la novlangue. Comprenons bien le projet de Bernard Cazeneuve : il veut continuer à augmenter la durée de cotisation en reprenant « la trajectoire d’allongement engagée en 2014 », c‘est-à-dire 3 trimestres de cotisation supplémentaire tous les 3 ans. De ce fait, il propose d’aller au-delà de 43 annuités de cotisations pour obtenir le droit de partir à la retraite à taux plein : même Elisabeth Borne n’avait pas osé. Cette réforme, basée uniquement sur la durée de cotisation et non l’âge de départ, est la même que celle que Gabriel Attal et Jordan Bardella ont proposée. Un rapport paru la semaine dernière en documente les premières victimes : les femmes. La conséquence attendue sera une explosion de la pauvreté.

La précision du projet de Bernard Cazeneuve pour les retraites tranche avec les silences embarrassés sur de nombreux autres points pourtant cruciaux. Ainsi, aucune des 86 pages ne contient la moindre ligne sur une éventuelle hausse du SMIC, du point d’indice des fonctionnaires, des salaires ou même des minima sociaux. Ce n’est pas un oubli ou un manque de place : c’est un choix politique. L’explosion de la pauvreté est mentionnée, mais aucune solution n’est mise en face du constat. Mais le pire est le vocabulaire dont le texte est imprégné. Toutes les ritournelles des derniers gouvernements sont enfilées comme des perles. Les aides sociales doivent être « simplifiées », les bourses pour les jeunes « rationalisées ». Un comble, en plein mois de juillet, où les étudiants sont privés de bourses, mais pas de loyer, forcés de travailler tout l’été et de suffoquer la nuit dans des chambres mal isolées.

On voit vite combien l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre n’est pas la priorité de Bernard Cazeneuve. On le lit dans son texte et dans l’entretien qu’il a accordé au Parisien : les coupes budgétaires sont l’alpha et l’oméga de son projet. Après un passage excessivement catastrophiste sur la dette et le déficit, il écrit que « la réponse à ce déséquilibre est dans le choix clair de ce qui doit être financé, de ce qui ne doit plus l’être, et dans l’ordre qu’on donne aux priorités, ce qui exige du courage politique ». Comme d’habitude le courage, c’est surtout pour ceux qui doivent subir une telle politique. Ici, préparez-vous à la casse des services publics. Mais contrairement à Gabriel Attal, qui a l’honnêteté de chiffrer le nombre de postes de fonctionnaires qu’ils compte supprimer (100 000), Cazeneuve n’en dit rien de plus.

Sur de très nombreux secteurs cruciaux pour l’avenir du pays, difficile de voir ce qui différencie le projet de Bernard Cazeneuve des autres candidats du centre. Ainsi, la politique économique ne prévoit aucune planification, mais poursuit la logique macroniste dévastatrice de « baisse des impôts pesant sur la production ». La politique industrielle se limite à des « incitations fiscales ciblées sur la recherche et les investissements productifs » sans aucun bilan des échecs que furent le Crédit impôt recherche ou le Crédit impôt compétitivité emploi, qui ont vidé les caisses de l’État.

Au fur et à mesure des lignes, on comprend qu’on lit un programme en retard sur son temps, qui ne propose que des recettes du passé. En matière d’intelligence artificielle, Bernard Cazeneuve appelle ainsi à « restaurer les conditions qui font revenir l’investissement ». « L’épargne existe, abondante et d’abord européenne. Mais elle traverse l’Atlantique, et ce sont nos économies qui financent la puissance des autres. La ramener est une décision politique », poursuit-il. On voit ici la logique Choose France d’Emmanuel Macron : il faut se montrer bienveillant avec les actionnaires pour qu’ils daignent investir leur argent en France. C’est à des années-lumière des défis auxquels fait face notre pays.

Avec le projet de Bernard Cazeneuve, c’est comme si Emmanuel Macron n’avait pas existé, comme si aucune leçon n’avait été tirée. Il veut faire de la santé mentale une grande cause nationale : les macronistes l’ont annoncé chaque année ! Il ouvre sa lettre sur les violences faites aux enfants, mais sa seule mesure concrète est de rappeler les magistrats retraités. Comme si le problème n’était pas l’urgence de former en masse les nouvelles générations aux enjeux de notre temps.

Comme tout l’espace macroniste, Bernard Cazeneuve est entré dans une croisade absurde contre les « normes », poujadisme borné qui justifie partout en Europe les reculs divers, en particulier en matière environnementale. Ainsi, il reprend l’idée mise en place par Edouard Philippe en 2017 : deux normes supprimées pour une norme créée, sans qu’on ne sache rien de si ces normes sont bonnes ou mauvaises.

En conclusion, Bernard Cazeneuve aura réussi l’exploit de ne trouver aucune idée nouvelle, malgré plusieurs années passées loin du débat politique quotidien. Il revient en s’insérant dans un espace politique décrédibilisé par des années de politiques autoritaires, s’ajoutant à la longue liste de candidats à la reprise d’un flambeau dont notre pays devrait pourtant se débarrasser pour de bon. Cazeneuve c’est l’ennui, le passé sans fin, et la candidature de plus sans rien de mieux.

Lire les autres articles